Monday, February 20, 2017

Theater Of War


A marine repairing a flag on board the cruiser HMS Alcantara.
“Theater Of War” by Cecil Beaton. Front Middle East, 1942.

Saturday, January 21, 2017

In girum imus nocte et consumimur igni

Au réalisme et aux accomplissements de ce fameux système, on peut déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu'il a formés. En effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner sur des mensonges. Ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter.

Comme le mode de production les a durement traités ! De progrès en promotions, ils ont perdu le peu qu'ils avaient, et gagné ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent les misères et les humiliations de tous les systèmes d'exploitation du passé ; ils n'en ignorent que la révolte. Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu'ils sont parqués en masse, et à l'étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d'une alimentation polluée et sans goût ; mal soignés dans leurs maladies toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés ; entretenus dans l'analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maîtres. Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles.

Ils meurent par séries sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d'un décor dont ils essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions d'existence entraînent leur dégénérescence physique, intellectuelle, mentale. On leur parle toujours comme à des enfants obéissants, à qui il suffit de dire : "il faut", et ils veulent bien le croire. Mais surtout on les traite comme des enfants stupides, devant qui bafouillent et délirent des dizaines de spécialisations paternalistes, improvisées de la veille, leur faisant admettre n'importe quoi en le leur disant n'importe comment ; et aussi bien le contraire le lendemain.

Séparés entre eux par la perte générale de tout langage adéquat aux faits, perte qui leur interdit le moindre dialogue ; séparés par leur incessante concurrence, toujours pressée par le fouet, dans la consommation ostentatoire du néant, et donc séparés par l'envie la moins fondée et la moins capable de trouver quelque satisfaction, ils sont même séparés de leurs propres enfants, naguère encore la seule propriété de ceux qui n'ont rien. On leur enlève, en bas âge, le contrôle de ces enfants, déjà leurs rivaux, qui n'écoutent plus du tout les opinions informes de leurs parents, et sourient de leur échec flagrant ; méprisent non sans raison leur origine, et se sentent bien davantage les fils du spectacle régnant que de ceux de ses domestiques qui les ont par hasard engendrés : ils se rêvent les métis de ces nègres-là. Derrière la façade du ravissement simulé, dans ces couples comme entre eux et leur progéniture, on n'échange que des regards de haine.

Cependant, ces travailleurs privilégiés de la société marchande accomplie ne ressemblent pas aux esclaves en ce sens qu'ils doivent pourvoir eux-mêmes à leur entretien. Leur statut peut être plutôt comparé au servage, parce qu'ils sont exclusivement attachés à une entreprise et à sa bonne marche, quoique sans réciprocité en leur faveur ; et surtout parce qu'ils sont étroitement astreints à résider dans un espace unique : le même circuit des domiciles, bureaux, autoroutes, vacances et aéroports toujours identiques.Mais ils ressemblent aussi aux prolétaires modernes par l'insécurité de leurs ressources, qui est en contradiction avec la routine programmée de leurs dépenses ; et par le fait qu'il leur faut se louer sur un marché libre sans rien posséder de leurs instruments de travail : par le fait qu'ils ont besoin d'argent. Il leur faut acheter des marchandises, et l'on fait en sorte qu'ils ne puissent garder de contact avec rien qui ne soit une marchandise.

Mais où pourtant leur condition économique s'apparente plus précisément au système particulier du "péonage", c'est en ceci que, cet argent autour duquel tourne toute leur activité, on ne leur en laisse même plus le maniement momentané. Ils ne peuvent évidemment que le dépenser, le recevant en trop petite quantité pour l'accumuler. Mais ils se voient en fin de compte obligés de consommer à crédit ; et l'on retient sur leur salaire le crédit qui leur est consenti, dont ils auront à se libérer en travaillant encore. Comme toute l'organisation de la distribution des biens est liée à celles de la production et de l'État, on rogne sans gêne sur toutes leurs rations, de nourriture comme d'espace, en quantité et en qualité. Quoique restant formellement des travailleurs et des consommateurs libres, ils ne peuvent s'adresser ailleurs, car c'est partout que l'on se moque d'eux.

Je ne tomberai pas dans l'erreur simplificatrice d'identifier entièrement la condition de ces salariés du premier rang à des formes antérieures d'oppression socio-économique. Tout d'abord, parce que, si l'on met de côté leur surplus de fausse conscience et leur participation double ou triple à l'achat des pacotilles désolantes qui recouvrent la presque totalité du marché, on voit bien qu'ils ne font que partager la triste vie de la grande masse des salariés d'aujourd'hui : c'est d'ailleurs dans l'intention naïve de faire perdre de vue cette enrageante trivialité, que beaucoup assurent qu'ils se sentent gênés de vivre parmi les délices, alors que le dénuement accable des peuples lointains. Une autre raison de ne pas les confondre avec les malheureux du passé, c'est que leur statut spécifique comporte en lui-même des traits indiscutablement modernes.

Pour la première fois dans l'histoire, voilà des agents économiques hautement spécialisés qui, en dehors de leur travail, doivent tout faire eux-mêmes : ils conduisent eux-mêmes leurs voitures et commencent à pomper eux-mêmes leur essence, ils font eux-mêmes leurs achats ou ce qu'ils appellent de la cuisine, ils se servent eux-mêmes dans les supermarchés comme dans ce qui a remplacé les wagons-restaurants. Sans doute leur qualification très indirectement productive a-t-elle été vite acquise, mais ensuite, quand ils ont fourni leur quotient horaire de ce travail spécialisé, il leur faut faire de leurs mains tout le reste. Notre époque n'en est pas encore venue à dépasser la famille, l'argent, la division du travail ; et pourtant on peut dire que pour ceux-là déjà la réalité effective s'en est presque entièrement dissoute, dans la simple dépossession. Ceux qui n'avaient jamais eu de proie, l'ont lâchée pour l'ombre.

Le caractère illusoire des richesses que prétend distribuer la société actuelle, s'il n'avait pas été reconnu entre toutes les autres matières, serait suffisamment démontré par cette seule observation que c'est la première fois qu'un système de tyrannie entretient aussi mal ses familiers, ses experts, ses bouffons. Serviteurs surmenés du vide, le vide les gratifie en monnaie à son effigie. Autrement dit, c'est la première fois que des pauvres croient faire partie d'une élite économique, malgré l'évidence contraire. Non seulement ils travaillent, ces malheureux spectateurs, mais personne ne travaille pour eux, et moins que personne les gens qu'ils payent : car leurs fournisseurs mêmes se considèrent plutôt comme leurs contremaîtres, jugeant s'ils sont venus assez vaillamment au ramassage des ersatz qu'ils ont le devoir d'acheter. Rien ne saurait cacher l'usure véloce qui est intégrée dès la source, non seulement pour chaque objet matériel, mais jusque sur le plan juridique, dans leurs rares propriétés. De même qu'ils n'ont pas reçu d'héritages, ils n'en laisseront pas.

Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, 1977

Thursday, March 24, 2016

Les présages du point de vue psychanalytique

La perception d’un présage constitue un fait psychologique remarquable, dont l’étude peut jeter quelque lumière sur les mécanismes de l’inconscient. Il s’agit tout d’abord de préciser exactement dans quel sens nous employons le mot présage.

Le présage n’est pas simplement le signe d’un événement actuel ou futur. Le physicien qui prévoit un phénomène en étudiant une courbe, l’ingénieur qui déduit la rupture prochaine d’une canalisation de la connaissance de la pression qu’elle supporte et de la résistance qu’elle possède ; l’astronome qui calcule une éclipse à l’avance ; le médecin qui prévoit la guérison ou la mort d’un malade d’un certain complexus symptomatique, et même l’observateur qui annonce un hiver froid selon certaines constatations météorologiques ou naturelles, n’ont aucunement recours à des présages, non plus que le banquier qui escompte certaines fluctuations de change selon tel courant d’opinion politique, ni le joueur qui suppute les chances de son cheval. Dans tous ces cas, il s’agit de déductions logiques, d’une appréciation raisonnée des facteurs en jeu et la conclusion apparaît comme une probabilité, par voie intellectuelle.

Au contraire, un homme fait, par exemple, une démarche dont doit dépendre sa situation et il trébuche en arrivant : immédiatement, l’idée que son entreprise est vouée à l’insuccès peut s’imposer à sa conscience. En vain, le raisonnement lui montrera que les choses se présentent pour le mieux et qu’aucun danger n’apparaît ; le sentiment de l’échec à venir demeurera en lui comme une obsession ou comme une certitude. En ceci consiste précisément le présage : c’est un fait extérieur éveillant la notion plus ou moins précise, mais impérieuse d’un événement encore inconnu. Le fait significatif n’affecte avec l’idée signifiée aucun rapport rationnel de causalité ou de dépendance, mais uniquement un rapport symbolique ; la correspondance entré le fait significatif et l’idée signifiée n’est pas donnée par l’intelligence selon des voies conscientes mais par le sentiment selon des voies inconscientes ; enfin l’idée signifiée n’est pas reçue par la conscience comme une conclusion possible parmi d’autres, modifiable par des facteurs nouveaux et éventuels, mais comme une certitude fatale et définitive.

Un tel ordre de faits psychologiques doit donc entrer dans le champ d’études de la psychanalyse qui étudie toutes les manifestations de l’inconscient. En outre, de tels faits psychologiques sont notablement plus fréquents qu’on ne le croit d’habitude. La même éducation qui empêche les hommes d’avouer volontiers leurs préoccupations sexuelles, les retient de parler de choses considérées comme superstitions ridicules et faiblesses d’esprit blâmables, mais une enquête systématique montre que la plupart des individus ont éprouvé le phénomène de la perception du présage. Là encore, il faut assainir l’atmosphère d’erreurs et de mensonges dans laquelle nous avons été élevés et la tâche est si rude que l’étude des présages se montre hérissée de difficultés et d’embûches. Pour plus de commodité, il convient d’examiner d’abord le fait psychologique en soi, en réservant la valeur prophétique possible du présage. Ce dernier aspect ne peut encore être abordé qu’à l’aide d’hypothèses, faute d’une méthode d’observation et d’investigation répondant suffisamment aux exigences de l’esprit scientifique.

Nous admettons donc que des individus (à tort ou il raison, c’est une autre affaire) peuvent être émus par des présages ; autrement dit, la perception de certains faits extérieurs amène à leur conscience des sentiments jusque-là latents et inexprimés. D'ailleurs, ce que l’on appelle superstition est un aspect trop fréquent et trop général de la psychologie humaine pour ne pas répondre à des mécanismes profonds et habituels, d’autant plus intéressants pour nous que plus primitifs et plus spontanés.

Ici, il faut remarquer que l’homme a toujours tendance à objectiver ce qui se passe en lui subjectivement, par conséquent à attribuer à une influence extérieure (génie, dieu ou diable) un processus intérieur. Cette tendance, caractéristique de la pensée primitive, apparaît pleinement dans les psychoses et les névroses (mécanisme de projection). Nous devons nous tenir en garde contre cette inclinaison.

Il semble que, dans le présage, le fait significatif ne soit généralement qu’un simple détecteur d’une donnée inconsciente et préexistante. Il arrive en effet que le fait en question, même remarqué par un grand nombre, n’affecte que peu d’individus ou un seul. Je me rappelle, étant enfant, m’être trouvé à un dîner où, au moment de se mettre à table, les convives remarquèrent qu’ils étaient treize. Une superstition banale veut que ce soit un présage défavorable parce qu’avant sa passion, Jésus dîna en compagnie de ses douze disciples ; le seul effet de cette superstition est généralement qu’on invite un quatorzième, par suite de cette imitation routinière si importante dans l’établissement des sociétés humaines, mais il est peu de personnes capables de s’en épouvanter systématiquement. J’ai assisté à d’autres dîners à treize notamment un vendredi 13, au banquet métapsychique, et je n’en ai jamais vu quelqu'un s’émouvoir. Ce jour-là, cependant, une vieille dame, qui ne paraissait pourtant pas plus superstitieuse que les autres, manifesta une vive terreur, quitta précipitamment la salle, et resta nerveuse toute la soirée malgré l’arrivée attendue d’un quatorzième. Il est vrai qu’elle mourut dans l’année, d’une maladie aiguë évoluant sur son organisme déjà affaibli par une néphrite chronique. Or, il est assez facile d’admettre qu’un sens cœnesthésique obscur pouvait enregistrer inconsciemment son état de moindre résistance biologique. Le présage, banal pour tout le monde, était devenu révélateur pour elle, d’une donnée latente concernant le danger de mort. C’est pourquoi, sans doute, il avait éveillé une émotion intense. Au lieu de se fixer sur un présage, cette donnée inconsciente aurait pu entrer dans le conscient à la faveur d’un rêve. Meunier et Masselon, en particulier, ont noté de nombreux exemples de rêves de ce genre, de même que Vaschide et Pierron. Il paraît certain, à la suite des travaux de Feré, Lemaître, Comar, Buvat, Bacri, Sellier, que l’individu peut prendre conscience par des moyens directs et assez mystérieux, de son état organique (phénomènes d’autoscopie). Généralement, le sens autoscopique reste inconscient, mais un présage, tout comme un rêve, peut lui servir de détecteur. Il faut remarquer le rapport symbolique entre le fait significatif et l’idée provoquée. Naturellement, il ne doit exister aucune différence entre le présage spontané ou fortuit (comme le fait de se trouver treize à table) et le présage provoqué, comme certains procédés de divination.

C’était un usage assez répandu en Russie, pour les jeunes filles surtout, d’employer divers procédés de ce genre dans la nuit du premier janvier, pour connaître leur avenir et en particulier leurs chances de mariage. Des amis m’ont raconté le fait suivant auquel ils avaient assisté : une de ces jeunes filles, jusque-là très gaie et que personne n’aurait soupçonnée d’être malade, découvrit une forme de cercueil dans des taches de bougies faites au hasard, dans un but divinatoire, et s’en effraya. A vrai dire, rien n’était moins évident et ses amis, très sincèrement, affirmèrent qu’on pouvait y voir toute autre chose. Cette jeune fille aurait montré, peu de temps après, les signes d’une tuberculose pulmonaire jusque-là insoupçonnée et qui devait l’emporter. Peu importe d’ailleurs si ce fait (que je ne garantis pas) est vrai ou faux : il est exactement de même nature que tous les autres faits de ce genre rapportés par des milliers de témoins. Il peut au moins servir d’exemple à toute une catégorie de présages explicables par le sens cœnesthésique et au titre de schéma, il nous a paru particulièrement typique. Le sentiment inconscient de danger biologique se traduit par la représentation symbolique de la mort.

Un autre argument à invoquer en faveur de la préexistence, dans l’inconscient, du sentiment révélé par le présage, nous est donné par la curieuse tendance qu’ont certains individus à reproduire des réactions analogues dans toutes les circonstances semblables. La psychanalyse met souvent en lumière, et d’une manière très frappante, ce mécanisme chez les névrosés, mais il apparaît aussi chez les normaux dans cette psycho-pathologie de la vie quotidienne signalée par Freud. On peut imaginer un névrosé amené à se fiancer malgré des résistances inconscientes. Ces résistances vont provoquer chez lui des actes manqués de divers ordres : il pourra se tromper de date et arrivera chez sa fiancée le lendemain du jour où il est attendu ; il pourra égarer un souvenir que celle-ci lui a donné, laisser tomber et briser son portrait, etc., autant de présages possibles pour l’avertir que ses résistances trouveront moyen de rompre avant le mariage. Ceux qui ne sont pas familiarisés avec ce fonctionnement subtil de l’inconscient pourront trouver quelque chose de merveilleux à la prophétie du présage alors que le rapport paraîtra tout naturel à un psychanalyste. Ce qui est intéressant, pour le moment, c’est de voir par quel moyen symbolique la tendance inconsciente peut s’imposer au conscient à la faveur d’un présage qu’elle provoque ou qu’elle crée de toutes pièces. Il faudrait analyser de même tous ces présages de faux-pas au début d’une entreprise qui ne doit pas réussir, mais dont, peut. être, le sujet ne désire pas la réussite dans le fond ténébreux de son inconscient, ou dont il se sent obscurément incapable. De même, le fait de mettre un sous-vêtement à l’envers traduirait naturellement un sentiment inconscient d’infériorité, destiné à conduire à l’échec. La fatalité, ici, n’existerait que dans l’inconscient de l’individu.

Un troisième argument, et plus important encore celui-là, en faveur de la même opinion, est fourni par les erreurs dans les présages, car une étude systématique prouve qu’ils ne se réalisent pas tous. Le Dr Osty qui dirige avec un esprit si remarquablement scientifique les travaux de l’Institut Métapsychique et avec qui j’ai eu l’occasion de m’entretenir longuement de ces questions, pense à juste titre que les erreurs dans ce domaine, quand on arrive à les déterminer, sont presque plus importantes pour la compréhension des processus en action, que les concordances. Or, il est certain que le phénomène du présage (sentiment prospectif induit par la perception d’un fait extérieur) traduit quelquefois non la donnée directe d’une information inconsciente, mais un désir latent, comme le rêve. J’ai connu une théosophe malveillante qui, pendant des années, voyait partout des présages de la mort prochaine de son parent à héritage, et aussi de la disparition du secrétaire de la Société qui lui portait ombrage, mais les années passaient sans que ses mauvais désirs se réalisent. Il est bien évident que les présages ne correspondaient à rien que de subjectif. Je me rappelle aussi un commandant de mon bataillon, quand j’étais mobilisé comme aide-major au I55e d’infanterie. Il passa la moitié d’une nuit à expliquer à un petit groupe, dont j’étais, qu’il était sûr de revenir vivant de la guerre, énumérant tous les présages de bon augure qu’il avait collectionnés ; or il fut blessé légèrement le lendemain à une attaque et tué peu de temps après. Je ne sais pas si le fait de craindre la mort, quand on est officier d’infanterie, peut passer pour un pressentiment remarquable, mais il est bien certain que les présages en question n’étaient inspirés que par son désir de vivre et n’avaient qu’une valeur purement subjective. Il faudrait aussi préciser si, dans ces cas, les présages invoqués comportaient un sentiment de certitude aussi fort que d’ordinaire ou bien s’ils n’étaient pas un effort de rationalisation, chez un homme superstitieux et croyant à la valeur objective du présage, au moyen d’arguments d’ordre occulte.

Cependant, même si l’on veut s’en tenir aux explications qui précèdent, en ne s’appuyant que sur des faits connus et clairement explicables, il faut bien reconnaître que l’inconscient, dans la plupart des cas, possède des données infiniment plus subtiles que le résultat grossier de notre observation ou de notre raisonnement : la simple cœnesthésie annonçant une maladie bien avant que n’apparaissent les premiers symptômes positifs, prévenant d’un danger biologique lointain et insoupçonnable pour notre observation ordinaire, révèle une pénétration et une puissance bien faites pour nous étonner. D'ailleurs, l’instinct des animaux comporte des informations aussi singulières. Par quelle donnée est guidé le chien de chasse ou le chien policier sur une piste, et existe-t-il même une commune mesure entre cette donnée et celles de notre odorat ? Par quelle représentation est guidé le pigeon voyageur ? Et surtout quel avertissement pousse les oiseaux, les bestiaux, à fuir le lieu d’un cataclysme prochain ? Ces données immédiates de la conscience, comme les appelle M. Bergson, dépassent d’autant nos possibilités inductives et déductives du raisonnement et de la connaissance lucide que la clairvoyance ou la télépathie dépassent nos sens ordinaires. Il est impossible d’aborder la question des présages sans toucher à celle des facultés supranormales. L’étude des rêves, cette autre manifestation de l’inconscient, mène au même problème, bien que d’une manière moins pressante.

Si nous voulions, pour un moment, renoncer au préjugé philosophique du libre-arbitre et du hasard, pour admettre un déterminisme universel, plus conforme d’ailleurs à ce que la science nous apprend chaque jour, il deviendrait moins étonnant que l’être puisse être informé de ce qui concerne et sa vie propre et le milieu social dont il est une cellule et le milieu cosmique dont il est un constituant.

En ce qui concerne le milieu cosmique, nous savons que les animaux se comportent comme s’ils prévoyaient la secousse sismique, l’inondation, l’hiver rigoureux ; en ce qui concerne le milieu social, les phénomènes de psychologie collective montrent à quel point s’opère une induction réciproque et inconsciente dans les sentiments du groupe ; en ce qui concerne ]a vie individuelle, nous voyons trop combien l’être arrive toujours à réaliser son plan préconçu, l’imago de ses complexes, pour ne pas comprendre qu’il porte dans une large mesure sa destinée en lui. Et même ce qui nous paraît tout à fait accidentel comme le fait d’être tué à la guerre, ne procède-t-il pas d’une volonté plus ou moins ferme et plus ou moins profonde de fuir le danger ? N’est-ce pas le sentiment préformé de l’infériorité personnelle, de la malchance et de l’échec qui guide obscurément mais sûrement, comme un tropisme constant, l’individu vers le point où le danger est inévitable, la ruine certaine ? Nous sommes autorisés à penser ainsi en considérant la déveine du névrosé pessimiste, choisissant à coup sûr la combinaison sans issue, la voie mauvaise, et surtout quand nous voyons la manière curieuse dont cette déveine disparaît au fur et à mesure que la psychanalyse le rend conscient de sa tendance à se détruire.

Dans les Mémoires de Bourrienne (l, 78), il est question d’un jeune officier d’artillerie qui servait sous les ordres du général Bonaparte devant Toulon. L’officier étant commandé pour une attaque, sa femme, très agitée, vint supplier Bonaparte de dispenser son mari de service ce jour- là. Ce dernier fut insensible. Le moment de l’attaque arriva et cet officier qui avait toujours été d’une bravoure extraordinaire, eut le pressentiment de sa mort prochaine : il devint pâle, il trembla. Venu à côté du général dans un moment où le feu de la ville était devenu très fort, Bonaparte lui dit : « Gare, voilà une bombe ! » « L’officier, ajouta-t-il, au lieu de s’effacer, se courba et fut séparé en deux ».

De tels faits donneraient à penser que l’accident, d’apparence fortuite, n’est dû en réalité qu’à une insuffisance dans la volonté de conservation de l’individu. De même a-t-on pu observer que les maladies aiguës, au cours d’une épidémie, frappent volontiers ceux qui sont déprimés par la peur, mis en état de moindre résistance par un abaissement sympathicotonique par exemple, lui-même déterminé par des éléments psychiques. Quant aux maladies chroniques, il y aurait beaucoup à dire sur leurs déterminantes préalables d’ordre psychique. Nous ne pouvons que citer ici le résultat des travaux de Maeder de Zurich, en particulier de ses psychanalyses de tuberculeux. Nous nous proposons de revenir plus tard sur ce point. Admettons seulement que ce facteur psychique inconscient, même s’il n’est pas le seul en cause, peut influer sur la vie et la mort d’un individu et devenir conscient à la faveur d’un présage.

L’histoire militaire est pleine d’anecdotes de ce genre. D'un livre encore inédit de l’éminent historien Joseph Turquan, nous extrayons par exemple, le cas suivant : « Le général Joubert, que le gouvernement du Directoire venait de nommer au commandement de l’armée d’Italie, était allé à Pont-de-Vaux, dans l’Ain, chez son père, pour la célébration de son mariage avec Mlle Zéphyrine de Montholon, nièce de M. de Sémonville. Les habitants de Pont-de-Vaux lui firent la plus brillante réception et, pendant le repas de noces, tirèrent les canons de la ville, douze pièces que l’amiral de Court, enfant de Pont-de-Vaux, avait prises aux Anglais devant Toulon. La salve achevée, Joubert fait tout haut la remarque que l’on a tiré le même nombre de coups que pour les honneurs funèbres rendus à un officier général tué sur le champ de bataille. On se regarde, on pâlit, car Joubert devait partir le lendemain pour aller prendre possession de son commandement : chacun avait le pressentiment que les coups de canon tirés en signe de réjouissance pour le mariage du jeune général avaient sonné son glas de mort. Et, en effet, à peine arrivé en Italie, Joubert fut tué par une des premières balles tirées à la bataille de Novi. »

Il est enfin des cas curieux où le présage ne parvient pas, en raison de son caractère désagréable, à forcer le barrage de la censure et n’est pas compris, comme il arrive dans la plupart des rêves.

Je citerai ici un cas personnel qui, si l’on veut bien ne pas se retrancher derrière le préjugé du hasard et de la coïncidence, pour en reconnaître le caractère prospectif, rentrerait dans cette catégorie.

Dans le même bataillon d’infanterie où j’étais mobilisé en 1915, j’avais pour camarade un jeune médecin auxiliaire nommé Royer. Ce dernier manifesta un jour le désir d’avoir sa photographie pour l’envoyer à ses parents (était-ce un, signe d’inquiétude particulière ?) et il demanda à un autre camarade, W., qui possédait dans sa trousse un petit Kodak, de faire son portrait. Nous nous trouvions alors à la relève, dans un village de Champagne complètement détruit. A un endroit restait un pan de mur avec une ancienne boîte à lettres et quelqu’un avait écrit, au charbon, en grosses lettres, cet avis humoristique : « La dernière levée est faite ». Royer déclara que ce détail était particulièrement plaisant et choisit ce mur comme fond pour son portrait, s’effaçant même de côté pour laisser l’inscription en valeur. La photo fut faite, développée, tirée presque immédiatement et il put l’envoyer à sa famille avant de remonter aux tranchées. A peine arrivé à son poste de secours, il fut tué et c’est quelque temps après, en revoyant cette photographie dont j’ai conservé une épreuve, que j’ai compris la, sinistre signification de l’inscription-présage.

La dernière levée de sa correspondance était réellement faite, à sa dernière relève au cantonnement. Après, ce, fut la levée de son corps, à laquelle j’assistai, dans une toile de 1 tente nouée aux quatre coins et accrochée à un bâton, comme on faisait alors.

Plus remarquables encore sont les présages induits comme c’est le cas des voyantes et cartomanciennes. Le Dr Osty a fait, sur ce point, des recherches extrêmement curieuses qui tendraient à prouver que la voyante réfléchit simplement une image qui est dans l’inconscient du consultant et que la base objective du présage serait inexistante. Il a consulté par exemple un certain nombre de cartomanciennes et noté soigneusement non seulement ce qu’elles annonçaient, mais encore le groupement des cartes qu’elles prétendaient traduire en prédiction. Or, ces cartomanciennes, sans avoir eu la moindre possibilité de connivence ou d’information préalable, en arrivaient à donner des indications remarquablement concordantes, mais pas deux ne réalisaient le même groupement de cartes. Dans ces cas, la réalité objective du présage paraissait fortuite ; seule jouait un rôle une certaine donnée psychologique immédiate (la prédiction). D'où pouvait venir cette donnée sinon du seul élément commun dans tous les cas : le consultant et son imago inconsciente de désir, d’espoir, de préoccupation ou de véritable prémonition intuitive ? A ce point de vue encore, les erreurs sont extrêmement instructives.

J’ai connu personnellement une dame qui, étant inquiète de la santé de son fils, coxalgique et scrofuleux, avait été consulter une première voyante et s’était fait dire que son fils mourrait à l’âge de vingt ans. Troublée, elle avait été en consulter une deuxième, puis une troisième, au hasard, évitant la moindre allusion qui aurait pu les mettre sur la voie de ses craintes et, chose remarquable, ces dernières avaient spontanément annoncé que le fils ne dépasserait pas sa vingtième année. Or, ce dernier a déjà survécu de plus de quinze ans à la date fatale. Que conclure de cela, sinon que les voyantes ont simplement reflété une crainte inexprimée chez leur cliente ?

Dans ce cas, je ne sais pas si, dans les trois jeux de tarot, les mêmes cartes avaient été tirées, mais c’est peu probable, étant données les constatations similaires du Dr Osty. Étant donné que chaque carte comporte non pas une signification mais une série de significations, il s’ensuit que la même conclusion peut être tirée de constellations de cartes très différentes ; d’autre part, les cartomanciennes se servent d’un si grand nombre de cartes et de combinaisons successives, qu’elles peuvent sans doute toujours arriver à y accrocher la donnée inconsciente dont elles sont le miroir et le détecteur. Quand on envisage le problème de cet angle, le présage tend à perdre toute valeur objective pour laisser toute l’importance à l’élément subjectif. C’est ce dernier qui serait seul en jeu et qui se fixerait sur la première correspondance symbolique possible, donnée par le hasard des combinaisons dans les choses.

Cependant, il est possible qu’il n’en soit pas complètement ainsi, étant donnée la part active et spontanée dont le devin prépare ses présages artificiels, dont il bat les cartes (et les fait couper au consultant), dont il dispose son marc de café ou ses trous de géomantie, étant donnée la liberté dont il dispose pour former ses visions. Nous avons vu comment le névrosé ou même l’homme normal peut fabriquer, par ses réactions inconscientes, des présages symboliques de la conduite importante qu’il prépare à son insu. Le même déterminisme peut jouer dans la préparation des présages chez le devin, et le soi-disant hasard ne serait que l’effet des facultés spéciales de l’inconscient.

Est-ce à dire en fin que la nature elle-même serait incapable de fabriquer ses propres présages, comme le névrosé ? Les Anciens ont dit par exemple qu’une éclipse de soleil avait présagé la mort de César et les troubles qui devaient s’ensuivre,

Cum caputi obscura nitidum ferrugine texit
Impiaque aeternam timuerunt sœcula noctem.



Les astrologues modernes prétendent prouver par des statistiques absolument objectives la concordance de certaines destinées d’individus ou de sociétés avec la disposition des astres à leur naissance. Ceci prouverait – et c’est une idée que j’ai déjà discutée dans un article sur les présages, paru en 1913 – qu’il existe dans les événements cosmiques une correspondance curieuse, basée sur cette loi que la partie est organisée comme le tout, l’organe comme l’organisme (correspondances iridiennes de l’irido-diagnostic ou nasales de la réflexothéraphie de Bonnier), le commencement comme l’ensemble, le cycle d’un jour comme le cycle d’une année ou d’une vie, le microcosme humain comme le macrocosme universel, vieille idée que rien n’est jamais venu vraiment démentir. Mais ceci est une question métaphysique qui ne nous intéresse pas ici, parce qu’elle sort du cadre que nous nous sommes tracé. Ce qui nous intéresse c’est que, répondant ou non à des correspondances objectives voulues par la nature, la destinée de chaque homme paraît consister en une imago inconsciente, qu’il porte peut-être en lui dès l’heure de sa naissance ou bien qu’il est en mesure de déformer et de recréer par la suite. Cette imago aurait une force singulière pour obtenir sa réalisation objective à l’insu du conscient ; avec une précision merveilleuse et une sûreté comparable à certaines suggestions hypnotiques à distance, opérées expérimentalement, l’imago amènerait l’homme, sans qu’il s’en doute, à éteindre en lui la tension de vie et à se laisser envahir par la maladie, à marcher comme un automate au-devant de la catastrophe, du malheur, du crime même. Elle serait servie par les pouvoirs mystérieux de l’inconscient : intuition, télépathie, clairvoyance, « flair » instinctif. Destinée à rester enfouie dans l’inconscient, elle pourrait exceptionnellement affleurer à la conscience soit directement en vision, soit en rêve, soit à l’occasion d’un présage (et ceci justifierait les superstitions les plus fantaisistes), mais en des lueurs incertaines, mêlées de désirs latents ou de craintes ignorées (éléments plus superficiels et d’une puissance moins fatalement inexorable). Cette imago ne différerait pas, quant à sa nature, du complexe infantile concernant le père, la mère, la nourriture et guidant toute la vie d’un être ; elle serait comparable à ce que nous savons, depuis les travaux d’O. Rank, des traumatismes de naissance, notamment de la tendance à fuir la vie ou de la tendance à revenir au sein maternel (palingénésie de Stekel). A ce point de vue, l’étude des présages peut être féconde pour le psychanalyste. Elle peut éclairer le problème de la destinée humaine, montrer si cette dernière vient de l’extérieur ou si elle n’est qu’une détermination subjective. Dans ce cas, la psychanalyse pourrait prétendre à modifier le destin, à transformer la fatalité.

Entre ceux qui disent que tout est déterminé par un enchaînement de causes étrangères à l’homme, prêchant le renoncement et la résignation et ceux qui prétendent que l’individu « fait sa vie » selon sa volonté, d’après cet enseignement védique : « Ce que l’homme pense, il le devient », la psychanalyse pourrait montrer, par une distinction appropriée, la conciliation des deux thèses ; elle trouverait par exemple que la volonté consciente est inefficace contre le destin, mais que la volonté inconsciente et profonde peut être toute puissante. Elle donnerait surtout le moyen de vouloir sur ce plan et remplirait l’idéal bouddhique de la connaissance libérant l’homme de la fatalité.

Dr. René Allendy

Saturday, November 21, 2015

Attitude pour connaître

Husserl et les phénoménologues restituent le monde dans sa diversité et nient le pouvoir transcendant de la raison. L’univers spirituel s’enrichit avec eux de façon incalculable. Le pétale de rose, la borne kilométrique ou la main humaine ont autant d’importance que l’amour, le désir, ou les lois de la gravitation. Penser, ce n’est plus unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, à être attentif, c’est diriger sa conscience, c’est faire de chaque idée et de chaque image, à la façon de Proust, un lieu privilégié. Paradoxalement, tout est privilégié. Ce qui justifie la pensée, c’est son extrême conscience. Pour être plus positive que chez Kierkegaard ou Chestov, la démarche husserlienne, à l’origine, nie cependant la méthode classique de la raison, déçoit l’espoir, ouvre à l’intuition et au cœur toute une prolifération de phénomènes dont la richesse a quelque chose d’inhumain. Ces chemins mènent à toutes les sciences ou à aucune. C’est dire que le moyen ici a plus d’importance que la fin. Il s’agit seulement d’une « attitude pour connaître » et non d’une consolation.

Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe

Friday, May 8, 2015

Logique et dialectique

Il est dommage que les anciens termes dialectique et logique aient été utilisés comme synonymes et j’ai du mal à librement faire une distinction entre leurs significations. Autrement, j’aurais aimé pouvoir définir la logique (dérivant de λογιζεσϑαι : « réfléchir », « considérer », dérivant lui-même de λογος : « mot » et « raison » lesquels sont inséparables) comme étant « la science des lois de la pensée, autrement dit, la méthode de la raison » et la dialectique (dérivant de διαλεγεσϑαι : « converser » car toute conversation communique des faits ou des opinions, c.-à-d. est historique ou délibérative) comme étant « l’art de la controverse » (dans le sens moderne du terme). Il est donc évident que la logique traite des a priori, séparables en définitions empiriques, c.-à-d. les lois de la pensée, les processus de la raison (le λογος), et en lois, c.-à-d. celles que suit la raison quand elle est laissée à elle-même et non entravée comme dans le cas des pensées solitaires d’un être rationnel qui n’est pas induit en erreur. La dialectique de son côté traite des rapports entre deux êtres rationnels dont les pensées s’accordent, mais qui dès qu’elles cessent de s’accorder comme deux horloges marquant la même heure, créent une controverse, c.-à-d. un combat intellectuel. En tant qu’êtres purement rationnels, les individus devraient pouvoir s’accorder. Le désaccord survient de la différence essentielle à leur individualité, c.-à-d. de l’élément empirique. La logique, science de la pensée, c.-à-d. science des procédés de la raison pure, devrait a priori être capable de pouvoir s’établir. La dialectique, en général, ne peut être construite qu’a posteriori, à partir de la connaissance empirique des différences entre deux individualités rationnelles que doit souffrir la réflexion pure, et des moyens qu’utilisent ces individualités l’une contre l’autre pour montrer que leur pensée individuelle est pure et objective. C’est parce que c’est la dans la nature humaine que lorsque A et B sont engagés dans une réflexion commune, διαλεγεσϑαι, c.-à-d. communication des opinions (par opposition aux discussions factuelles), si A s’aperçoit que les pensées de B sur le même sujet ne sont pas les mêmes, initialement, il ne reverra pas sa propre pensée pour vérifier s’il n’a pas fait une erreur de raisonnement, mais considérera que l’erreur vient de B, c.-à-d. que l’homme est par nature sûr de soi et c’est de cette caractéristique que découle cette discipline qu’il me plaît d’appeler dialectique. Mais pour éviter toute confusion je l’appellerai « dialectique éristique », la science des procédés par lesquels les hommes manifestent cette confiance en leurs opinions.

Arthur SchopenhauerL’Art d’avoir toujours raison/Avant-propos : logique et dialectique

Tuesday, November 11, 2014

L’image fait sens

L’image fait sens, non pas en tant que narration d’un fait réel, mais comme emprise, assomption humaine d’un univers hostile ou à tout le moins déroutant et comme symptôme de l’effet qu’il a produit, avant toute réflexion et toute sublimation. L’art relève moins de la volonté de savoir que du geste d’apaiser l’inquiétude suscitée par un espace et un temps humainement incommensurables. Ce qui, de nos jours encore, nous émeut dans les tentatives picturales du passé ne vient pas du fait que nous nous reconnaissons dans telle scène de genre ou que nous nous sentons bien dans tel ou tel paysage, mais tient davantage à ce que l’intériorisation provoquée par l’image renvoie à des souvenirs enfouis qu’elle réveille et révèle, comme à un patrimoine expressif de l’humanité.

Marie-Anne Lescourret, Aby Warburg ou la tentation du regard

Wednesday, October 1, 2014

Retour à Tipasa

Je m'obstinais pourtant, sans trop savoir ce que j'attendais, sinon, peut-être, le moment de retourner à Tipasa. Certes c'est une grande folie, et presque toujours châtiée, de revenir sur les lieux de sa jeunesse et de vouloir revivre à quarante ans ce qu'on a aimé ou dont on a fortement joui à vingt. Mais j'étais averti de cette folie. Une première fois déjà, j'étais revenu à Tipasa, peu après ces années de guerre qui marquèrent pour moi la fin de la jeunesse. J'espérais, je crois, y retrouver une liberté que je ne pouvais oublier. En ce lieu, en effet, il y a plus de vingt ans, j'ai passé des matinées entières à errer parmi les ruines, à respirer les absinthes, à me chauffer contre les pierres, à découvrir les petites roses, vite effeuillées, qui survivent au printemps. À midi seulement, à l'heure où les cigales elles-mêmes se taisaient, assommées, je fuyais devant l'avide flamboiement d'une lumière qui dévorait tout. La nuit, parfois, je dormais les yeux ouverts sous un ciel ruisselant d'étoiles. Je vivais, alors. Quinze ans après, je retrouvais mes ruines, à quelques pas des premières vagues, je suivais les rues de la cité oubliée à travers des champs couverts d'arbres amers, et, sur les coteaux qui dominent la baie, je caressais encore les colonnes couleur de pain. Mais les ruines étaient maintenant entourées de barbelés et l'on ne pouvait y pénétrer que par les seuils autorisés. Il était interdit aussi, pour des raisons que, paraît-il, la morale approuve, de s'y promener la nuit ; le jour, on y rencontrait un gardien assermenté. Par hasard sans doute, ce matin-là, il pleuvait sur toute l'étendue des ruines.

Albert Camus, Retour à Tipasa, 1952

Friday, July 11, 2014

Le grand refus

Pour les Grecs, le mot « liberté », eleutheria, avait désigné le résultat des guerres contre les Perses : ne pas être mis en servitude par les Orientaux. Du point de vue de Beckett, tous nos prochains sont des Perses — mais il rejette l'illusion que l'on puisse se libérer de leur despotisme, aussi souhaitable que ce fût. De la même manière que chez Schopenhauer le sujet reste enchaîné à un banc de rameur dans la galère de la volonté et n'a qu'en de très rares moments une vague idée de ce que signifierait s'en détacher, le héros de la liberté, chez Beckett, retiré en pure perte dans sa chambre, discerne l'incontournable vérité qu'il est, malgré tout, condamné à coexister avec d'autres. Et pourtant, de son point de vue, il demeure entre les hommes une différence élémentaire : tandis que la plupart sont prêts à se précipiter pleinement dans une vie inhumaine comme s'il n'y en avait pas d'autre, l'issue dans le grand refus reste ouverte à un très petit nombre — un refus qui nie plus que la seule société telle qu'elle est. Ce petit nombre passe sa vie à frotter ses chaînes les unes contre les autres. Dans le cliquetis que cela produit, il entendent le son de la liberté impossible. Ce bruit inutile sera leur vie. Ce qui montre comment Beckett se prononce en faveur de Schopenhauer en tant qu'alternative européenne au bouddhisme.

Peter Sloterdijk, Cahiers 110/111 in Les lignes et les jours.

Tuesday, May 20, 2014

Six familles d'hommes sans âme

Le mot inanimatum désigne six familles d'hommes sans âme... Ces hommes sans âme sont d'abord ceux des quatre familles qui habitent les quatre Éléments : les nymphes, nymphae, filles de l'eau ; les fils de la terre, lémures, qui habitent sous les montagnes ; les esprits de l'air, gnomi ; les génies du feu, vulcani. Les deux autres familles sont composées d'hommes qui sont également nés sans âme; mais qui, comme nous, respirent en dehors des Éléments. ce sont d'une part les géants et d'autre part les nains qui vivent dans l'ombre des forêts, umbragines... Il existe des êtres qui demeurent naturellement au sein d'un même Élément. Ainsi le phénix, qui se tient dans le feu comme la taupe dans ta terre. Ne soyez pas incrédules, je le prouverai ! Quant aux géants et aux nains de la forêt, ils ont notre monde pour séjour. Tous ces êtres sans âme sont produits à partir de semences qui proviennent du ciel et des Éléments, mais sans le limon de la terre... Ils viennent au monde comme les insectes formés dans la fange [par génération spontanée].

Paracelse, Astronomia magna, 1537

Tuesday, May 13, 2014

Humeurs