Tuesday, November 11, 2014

L’image fait sens

L’image fait sens, non pas en tant que narration d’un fait réel, mais comme emprise, assomption humaine d’un univers hostile ou à tout le moins déroutant et comme symptôme de l’effet qu’il a produit, avant toute réflexion et toute sublimation. L’art relève moins de la volonté de savoir que du geste d’apaiser l’inquiétude suscitée par un espace et un temps humainement incommensurables. Ce qui, de nos jours encore, nous émeut dans les tentatives picturales du passé ne vient pas du fait que nous nous reconnaissons dans telle scène de genre ou que nous nous sentons bien dans tel ou tel paysage, mais tient davantage à ce que l’intériorisation provoquée par l’image renvoie à des souvenirs enfouis qu’elle réveille et révèle, comme à un patrimoine expressif de l’humanité.

Marie-Anne Lescourret, Aby Warburg ou la tentation du regard

Wednesday, October 1, 2014

Retour à Tipasa

Je m'obstinais pourtant, sans trop savoir ce que j'attendais, sinon, peut-être, le moment de retourner à Tipasa. Certes c'est une grande folie, et presque toujours châtiée, de revenir sur les lieux de sa jeunesse et de vouloir revivre à quarante ans ce qu'on a aimé ou dont on a fortement joui à vingt. Mais j'étais averti de cette folie. Une première fois déjà, j'étais revenu à Tipasa, peu après ces années de guerre qui marquèrent pour moi la fin de la jeunesse. J'espérais, je crois, y retrouver une liberté que je ne pouvais oublier. En ce lieu, en effet, il y a plus de vingt ans, j'ai passé des matinées entières à errer parmi les ruines, à respirer les absinthes, à me chauffer contre les pierres, à découvrir les petites roses, vite effeuillées, qui survivent au printemps. À midi seulement, à l'heure où les cigales elles-mêmes se taisaient, assommées, je fuyais devant l'avide flamboiement d'une lumière qui dévorait tout. La nuit, parfois, je dormais les yeux ouverts sous un ciel ruisselant d'étoiles. Je vivais, alors. Quinze ans après, je retrouvais mes ruines, à quelques pas des premières vagues, je suivais les rues de la cité oubliée à travers des champs couverts d'arbres amers, et, sur les coteaux qui dominent la baie, je caressais encore les colonnes couleur de pain. Mais les ruines étaient maintenant entourées de barbelés et l'on ne pouvait y pénétrer que par les seuils autorisés. Il était interdit aussi, pour des raisons que, paraît-il, la morale approuve, de s'y promener la nuit ; le jour, on y rencontrait un gardien assermenté. Par hasard sans doute, ce matin-là, il pleuvait sur toute l'étendue des ruines.

Albert Camus, Retour à Tipasa, 1952

Friday, July 11, 2014

Le grand refus

Pour les Grecs, le mot « liberté », eleutheria, avait désigné le résultat des guerres contre les Perses : ne pas être mis en servitude par les Orientaux. Du point de vue de Beckett, tous nos prochains sont des Perses — mais il rejette l'illusion que l'on puisse se libérer de leur despotisme, aussi souhaitable que ce fût. De la même manière que chez Schopenhauer le sujet reste enchaîné à un banc de rameur dans la galère de la volonté et n'a qu'en de très rares moments une vague idée de ce que signifierait s'en détacher, le héros de la liberté, chez Beckett, retiré en pure perte dans sa chambre, discerne l'incontournable vérité qu'il est, malgré tout, condamné à coexister avec d'autres. Et pourtant, de son point de vue, il demeure entre les hommes une différence élémentaire : tandis que la plupart sont prêts à se précipiter pleinement dans une vie inhumaine comme s'il n'y en avait pas d'autre, l'issue dans le grand refus reste ouverte à un très petit nombre — un refus qui nie plus que la seule société telle qu'elle est. Ce petit nombre passe sa vie à frotter ses chaînes les unes contre les autres. Dans le cliquetis que cela produit, il entendent le son de la liberté impossible. Ce bruit inutile sera leur vie. Ce qui montre comment Beckett se prononce en faveur de Schopenhauer en tant qu'alternative européenne au bouddhisme.

Peter Sloterdijk, Cahiers 110/111 in Les lignes et les jours.

Tuesday, May 20, 2014

Six familles d'hommes sans âme

Le mot inanimatum désigne six familles d'hommes sans âme... Ces hommes sans âme sont d'abord ceux des quatre familles qui habitent les quatre Éléments : les nymphes, nymphae, filles de l'eau ; les fils de la terre, lémures, qui habitent sous les montagnes ; les esprits de l'air, gnomi ; les génies du feu, vulcani. Les deux autres familles sont composées d'hommes qui sont également nés sans âme; mais qui, comme nous, respirent en dehors des Éléments. ce sont d'une part les géants et d'autre part les nains qui vivent dans l'ombre des forêts, umbragines... Il existe des êtres qui demeurent naturellement au sein d'un même Élément. Ainsi le phénix, qui se tient dans le feu comme la taupe dans ta terre. Ne soyez pas incrédules, je le prouverai ! Quant aux géants et aux nains de la forêt, ils ont notre monde pour séjour. Tous ces êtres sans âme sont produits à partir de semences qui proviennent du ciel et des Éléments, mais sans le limon de la terre... Ils viennent au monde comme les insectes formés dans la fange [par génération spontanée].

Paracelse, Astronomia magna, 1537

Tuesday, May 13, 2014

Humeurs

Monday, March 31, 2014

J'ai gueulé

Paris, mardi 31 août 1948

Mon cher ami,

Nous avons longuement discuté avec toi ce dernier dimanche. Corne d'Auroch s'obstinait à te vouloir fait pour la philosophie. J'ai gueulé. Je lui ai dit qu'aider un ami à tout abandonner pour suivre la voie de la poésie ne pouvait jamais être une faute. Car un poète est à la fois philosophe, philologue, moraliste, historien, physicien, jardinier et même marchand de maisons. De plus, on ne trouve la quadrature du cercle que par la poésie. Emile a trop réfléchi et inutilement. Moi, je sens que si tu persévères dans tes recherches métaphysiques, tu te perdras dans une forêt. Nom de Dieu, j'insiste ! Sans doute, ta récente définition de l'art est très belle, mais pourquoi ne pas la remplacer par des ailes de moulin ? Il faut que ça bouge, comme sur l'écran. Le reste se fait tout seul. Ce n'est pas à toi d'expliquer les mécanismes ; c'est aux autres de les deviner et de les démonter eux-mêmes. Tu perds ta force et ton temps à faire le travail des imbéciles. Oui, je sais : Bergson est quand même un poète. Et toute la poésie de Valéry est faite d'opérations critiques. Et tu ne le sais que trop, toi. Mais il me semble que tu t'exténues en t'imposant déjà, par goût de la cérébralité, des exigences qui ne tarderont pas à devenir surhumaines. Que veux-tu que cela me fasse, à moi, que tout « fond apparent représente ce que la forme n'a pas pu exprimer » ? Suis-je plus avancé maintenant que tu me l'as fait savoir ? Non, je sais une pensée de plus.

Je ne connais pas un homme de plus (j'espère que tu ne vois pas du paternalisme ou de la prétention pédagogique dans mes propos…). Je suis né pour aimer, pour passer dans la vie comme un étranger et pour être indifférent à ce que l'on me raconte. Rien de toi ne me laisse insensible, mais comme ton cher Gide, comme toi et comme moi-même, je ne t'estime que dans ce que tu pourrais faire. Et j'ai tort de te redire ces choses, de même que tu as tort d'expliquer d'autres choses à d'autres êtres. Tout ce que tu peux me faire comprendre, je l'ai déjà entendu dans un concert. Montre-nous des gens qui marchent, qui s'aiment, qui font des choses charmantes et bêtes comme la vie, des moulins qui tournent… Sers-toi de l'absurde comme d'un bloc de marbre. Crée des images. Elles contiennent toutes les pensées, tous les axiomes possibles, tous les aphorismes. Bien sûr, tu me diras qu'un aphorisme est une image intérieure, et je le conçois fort bien. Mais 200 aphorismes font un traité de philosophie ou un livre de haute morale. Même Gide est un moraliste. Il énonce des idées, des justifications, il transforme la notion de plaisir en une notion de devoir ; il se croit obligé (noblesse oblige) de critiquer, de comparer, de créer des critères. Or, je l'aime mieux quand il s'agenouille au hasard et ne cherche plus Dieu, se disant que Dieu est partout. Rimbaud nous bouleverse plus qu'André Breton. Pourquoi ? Parce qu'il chante et n'apprend rien à personne. Si révélation il y a dans sa poésie, il ne s'en préoccupe pas d'une façon dialecticienne. Tu disais toi-même : « Les fruits nous consolent et les idées nous désespèrent. » Alors, nous sommes d'accord ? Excuse-moi, mon vieux, de te donner des conseils.

C'est Bonafé et les études littéraires et grammaticales qui remontent comme un mets que l'on a mal digéré. Tes erreurs sont certainement fructueuses. Nous raisonnons trop. Et moi je raisonne quand je te reproche de raisonner. Nous sommes des enfants pour qui le monde entier est un école. Mais nous sommes encore trop studieux. Il faudrait pouvoir crier avec Rimbaud: « Oh là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées ! » Dans tous nos gestes et dans chacune de nos pensées, tu occupes la plus grande place, la seule possible. Nous t'embrassons.

Georges

Georges Brassens (22 octobre 1921 - 29 octobre 1981), entretint une correspondance fournie avec son ami philosophe Roger Toussenot entre 1946 et 1950.

Saturday, February 22, 2014

Réflexion sur le voyage

Peut-être toute réflexion sur le voyage passe-t-elle par quatre remarques, dont on trouve l'une chez Fitzgerald, la seconde chez Toynbee, la troisième chez Beckett, et la dernière chez Proust.
La première constate que le voyage, même dans les Îles ou dans les grands espaces, ne fait jamais une vraie "rupture", tant qu'on emporte sa Bible avec soi, ses souvenirs d'enfance et son discours ordinaire.
La seconde est que le voyage poursuit un idéal nomade, mais comme vœu dérisoire, parce que le nomade au contraire est celui qui ne bouge pas, qui ne veut pas partir et s'accroche à sa terre déshéritée, région centrale (aller vers le sud, c'est nécessairement croiser ceux qui veulent rester où ils sont).
C'est que, suivant la troisième remarque, la plus profonde ou celle de Beckett, « nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache, nous sommes cons, mais pas à ce point »...
Alors, quelle raison en dernière instance, sauf celle de vérifier, d'aller vérifier quelque chose, quelque chose d'inexprimable qui vient de l'âme, d'un rêve ou d'un cauchemar, ne serait-ce que de savoir si les Chinois sont aussi jaunes qu'on le dit, ou si telle couleur improbable, un rayon vert, telle atmosphère bleuâtre et pourprée, existe bien quelque part, là-bas.
Le vrai rêveur, disait Proust, c'est celui qui va vérifier quelque chose.

Gilles Deleuze, Pourparlers

Tuesday, January 14, 2014

Thursday, January 2, 2014