Sunday, August 7, 2011

L'autoréification

Autrefois, les entretiens d'embauche avaient d'abord pour fonction de chercher à savoir si un candidat convenait à un emploi donné, et l'on s'aidait pour le vérifier de documents écrits ou de tests. (...) L'entretien d'embauche a désormais souvent pris un caractère bien différent : y occupe une place grandissante le discours de quelqu'un qui a quelque chose à vendre, exigeant du candidat qu'il mette en scène son futur engagement dans l'entreprise de manière aussi convaincante et dramatique que possible, au lieu de se contenter de parler des qualifications qu'il a déjà acquises. Ce déplacement de l'objet de l'attention du passé vers l'avenir contraint, selon toute vraisemblance, les personnes concernées à adopter une perspective où ils apprennent à concevoir les attitudes et les sentiments qui se rapportent au travail comme des éléments qu'ils auront plus tard à produire à la manière d'« objets ». Et plus un sujet sera exposé à ces demandes de mise en scène de soi-même, plus il développera la tendance à éprouver tous ses désirs et tous les buts selon le modèle des choses manipulables à merci.
L'autre direction que peut emprunter l'autoréification des pratiques se développe aujourd'hui du fait de l'usage d'Internet comme moyen de recherche d'une ou d'un partenaire amoureux. Ici, la forme de prise de contact standardisée contraint d'abord l'usager d'Internet à décrire ses caractéristiques selon les rubriques prédéterminées où les réponses sont évaluées d'avance. Quand deux personnes ont des caractéristiques qui se recoupent suffisamment, formant par là un couple choisi électroniquement, chacun est invité par un e-mail anonyme à informer l'autre de ses sentiments pour la ou le partenaire potentiel. Nul besoin d'une imagination galopante pour comprendre comment ce procédé conduit à une forme de rapport à soi dans lequel les désirs et les buts ne sont plus articulés à la lumière de ce qu'apporte une rencontre personnelle : ils ne sont plus évalués et mis sur le marché qu'au regard des critères du traitement accéléré de l'information.
Ces exemples ne sont pas des pronostics : ils éclairent plutôt les voies par lesquelles les pratiques sociales peuvent induire la formation d'attitudes réifiantes.

Axel Honneth, Les sources sociales de la réification, La réification - Chapitre VI

Saturday, August 6, 2011

Thursday, August 4, 2011

L’origine de bien des mots est arabe

L’une des missions de l’Académie française, c’est bien entendu le dictionnaire, le travail sur chacun des termes de la langue française afin d’en proposer les définitions les plus justes, mais également d’en définir l’étymologie et les évolutions. Des réunions régulières se tiennent tous les jeudis, consacrées à ce travail. À ce propos, ma connaissance de la langue arabe sera un atout certain. L’origine de bien des mots est arabe, et cet apport mérite d’être mieux connu. Il y a certes les mots qui proviennent de l’arabe et que tout le monde connaît tels que chimie, alezan ou alcool. Mais il y en a une multitude d’autres tels que matelas (matrah), matraque (matraq), sorbet (charbat) ou amiral (amir el-bahr). J’ai envie de faire un long travail là-dessus dont l’importance n’est pas seulement linguistique. Mettre en avant ces liens entre langues va au-delà de l’aspect linguistique et délivre un message d’une autre portée.

Amin Maalouf

Wednesday, July 27, 2011

Tuesday, July 19, 2011

Le Chat

Dans ma cervelle se promène
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant,
Quand il miaule, on l'entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret;
Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C'est là son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fond le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui morde
Sur mon cœur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde

Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme un ange,
Aussi subtil qu'harmonieux.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Tout animal est supérieur à l'homme

Tout animal est supérieur à l'homme par ce qu'il y a en lui de divin, c'est-à-dire par l'instinct. Or, de tous les animaux, le Chat est celui chez lequel l'instinct est le plus persistant, le plus impossible à tuer. Sauvage ou domestique, il reste lui-même, obstinément, avec une sérénité absolue, et aussi rien ne peut lui faire perdre sa beauté et sa grâce suprême. Il n'y a pas de condition si humble et si vile qui arrive à le dégrader, parce qu'il n'y consent pas, et qu'il garde toujours la seule liberté qui puisse être accordée aux créatures, c'est-à-dire la volonté et la résolution arrêtée d'être libre. Il l'est en effet, parce qu'il ne se donne que dans la mesure où il le veut, accordant ou refusant à son gré son affection et ses caresses, et c'est pourquoi il reste beau, c'est-à-dire semblable à son type éternel. Prenez deux Chats, l'un vivant dans quelque logis de grande dame ou de poète, sur les moelleux tapis, sur les divans de soie et les coussins armoriés, l'autre étendu sur le carreau rougi, dans un logis de vieille fille pauvre, ou pelotonné dans une loge de portière, eh bien ! tous deux auront au même degré la noblesse, le respect de soi-même, l'élégance à laquelle le Chat ne peut renoncer sans mourir.

Théodore de Banville

Monday, July 18, 2011

Pascal Quignard

Pascal Quignard est une précieuse que personne n'a l'air de trouver ridicule. Sa pompe sobre, son érudition surexposée, ses ellipses pleines de vertu, son talentueux baroquisme à retardement, la manière dont il bâtit son personnage par saillies nouées, obscures clartés et coquetteries référencées, tout cela a fini par convaincre ses admirateurs que la littérature, c'est ça et c'est lui. Cercle vertueux, cercle vicieux, cercle des parchemins disparus: tout lecteur lisant Quignard finit par se flatter d'être un lecteur de Quignard.

Philippe Lançon - Libération , 17 septembre 2009

Le mythe japonais de Gengis Khan

Si l'on veut comprendre quelque chose aux relations complexes qui existent aujourd'hui encore entre Japonais et Chinois ou Mongols, ces deux peuples impériaux de l'Asie orientale, il faut savoir que les noms de Temüjin et de Gengis Khan ont, aujourd'hui encore, des résonances particulières dans l'esprit des Japonais.
En effet, en 1189, à l'époque même de l'affrimation du pouvoir du fameux chef mongol (devenu chef suprême des mongols en 1206) le célèbre guerrier japonais Minamoto no Yoshistune - fameux héros populaire du récit épique des "Dits des Heike" - meurt obscurément dans une province du nord du Japon précisément au moment où se lève en Asie centrale l'étoile de Temüjin.
Mais, très vite, la légende allait s'emparer de lui. En effet, loin d'être mort, il serait alors passé en Sibérie avant de gagner les hauts-plateaux mongols et de s'y métamorphoser en... Gengis Khan. Une assimilation où le héros mythique (japonais) se transforme en personnage historique (mongol). Un récit semi-mythologique qui atteste - en tout cas - du pouvoir de l'imaginaire sur les mentalités (sinon sur la réalité...) et qui nous éclaire là sur l'un des mythes fondateurs du nationalisme japonais.
En effet, on se souviendra que - dans les années 1930's - le mythe de la "transformation" du samouraï Miyamoto no Yushitsune en Gengis Khan le conquérant fut alors une façon comme une autre - pour les extrémistes du nationalisme japonais - de s'approprier ainsi la "gloire" du célèbre conquérant mongol d'autrefois et d'ainsi mieux s'appuyer sur ce "précédant historique" pour asseoir leurs revendications territoriales en extrême orient et en Asie continentale (en Corée, Mandchourie, Chine, Mongolie, etc).

Nb : Minamoto no Yoshitsune, personnage célèbre de la ligné princière et shogunale des Minamoto (ancêtres des futures lignés shogunales des Ashikaga et des Tokugawa) qui s'est, notamment, illustré dans la guerre qui a opposé pour le pouvoir shogunal- à la fin du XIIe siècle - les princes Minamoto aux princes Taira.

Ronan Blaise



- Sources : « La face de l’Asie », un ouvrage de René Grousset et George Deniker publié en 1955 aux éditions Payot

The living room

the living room

Saturday, July 9, 2011

Les affaires journalistiques

J'ai suivi quelques cours d'écriture à Columbia pendant mon temps libre, j'ai énormément appris sur la manière dont se mènent les affaires journalistiques, jusqu'à éprouver désormais un saint mépris pour le métier. Je pense pour ma part qu'il est fort dommage qu'un secteur potentiellement aussi dynamique soit entre les mains de nazes, de vauriens et de pisse-copies frappés de myopies et d'apathie, bouffis de satisfaction, généralement confits dans un marais de médiocrité stagnante. Si c'est ce à quoi vous essayez d'échapper avec le Sun, alors il me semble que j'aimerais travailler pour vous.

Hunter Stockton Thompson, lettre adressée à Jack Scott, le rédacteur en chef du "Vancouver Sun", le 1er octobre 1958