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Friday, December 6, 2013

Jeanne est devenue un obstacle

27 mars 1852

Chère mère,

Jeanne est devenue un obstacle non seulement à mon bonheur, ceci serait peu de chose ; moi aussi je sais sacrifier mes plaisirs, et je l’ai prouvé ; mais encore au perfectionnement de mon esprit. Les neuf mois qui viennent de s’écouler sont une expérience décisive. Jamais les grands devoirs que j’ai à accomplir, paiement de mes dettes, la conquête de mes titres de fortune, l’acquisition de la liberté, le soulagement aux douleurs que je t’ai causées, ne se pourront accomplir dans de pareilles conditions. Jadis elle avait quelques qualités, mais elle les a perdues, et moi j’ai gagné en clairvoyance. VIVRE AVEC UN ÊTRE qui ne vous sait aucun gré de vos efforts, qui les contrarie par une maladresse ou une méchanceté permanente, qui ne vous considère que comme son domestique et sa propriété, avec qui il est impossible d’échanger une parole politique ou littéraire, une créature qui ne veut rien apprendre, quoique vous lui ayez proposé de lui donner vous-même des leçons, une créature qui ne m’admire pas, et qui ne s’intéresse même pas à mes études, qui jetterait mes manuscrits au feu si cela lui rapportait plus d’argent que de les laisser publier, qui renvoie mon chat qui était ma seule distraction au logis, et qui introduit des chiens, parce que la VUE des chiens me fait mal, qui ne sait pas, ou qui ne veut pas comprendre qu’être très avare, pendant un UN mois seulement, me permettrait, grâce à ce repos momentané, de finir un gros livre, enfin est-ce possible ? Est-ce possible ? J’ai des larmes de honte et de rage dans les yeux en t’écrivant ceci ; en vérité je suis enchanté qu’il n’y ait aucune arme chez moi ; je pense au cas où je lui [ai] ouvert la tête avec une console. Voilà ce que j’ai trouvé là où il y a dix mois encore je croyais trouver soulagement et repos.

Charles Baudelaire
, Correspondance

Tuesday, November 13, 2012

Shucking and jiving

Shuck and jive se réfère à l'origine à des paroles et des actions trompeuses que les Africains-Américains utilisaient pour duper les Américains européens racistes ayant du pouvoir, à la fois pendant l'esclavage et après cette période. L'expression était couramment utilisée dans les années 1920, mais pourrait remonter à une époque plus lointaine. Shucking and jiving était une tactique de survie et de résistance. Un esclave, par exemple, pouvait dire avec enthousiasme : “bien sûr, Maître”, sans avoir réellement l’intention d'obéir. Ou bien un Africain-Américain pouvait faire semblant de travailler dur sur une tâche qu'on lui avait assignée, mais travaillait en réalité uniquement lorsqu'il était observé. Ces deux situations sont des cas de shucking and jiving.

Saturday, July 28, 2012

De fréquentes disputes

Mon compagnon et moi avons de vives et fréquentes disputes à propos de l'argent. Son salaire est beaucoup plus élevé que le mien et pourtant, comme j'aime embellir la maison, je dépense plus que lui qui n'achètera que par nécessité. Il me reproche beaucoup, par exemple, l'achat de robes car au fond il souhaite que je garde mon argent pour notre couple alors que lui-même dépense beaucoup pour ses enfants nés d'un premier mariage. Je me sens flouée mais je refoule mon ressentiment tandis que mon compagnon peut faire des colères terribles s'il se croit lésé. Souvent, je cache mes achats, alors que c'est avec mon propre argent, l'argent de mon travail, que je me les suis payées. Bref, c'est un peu l'enfer et mes plaisirs de consommation sont entachés de culpabilité.

Nathalie A.

Friday, July 27, 2012

Cassé

Christine. — Quand j’ai reçu ma lettre de licenciement, je me suis dit que dans un sens, c’était pas plus mal. Je commençais à en avoir marre de l’électroménager avec l’ambiance chez Prodex qui devenait pénible et que c’était tant mieux pour les Hongrois s’ils devenaient Prodex et se mettaient à assembler à leur tour. Je te jure, quand j’ai reçu ma lettre, j’ai ressenti du soulagement.
Cathy. — Tu m’as déjà raconté la lettre.
Christine. — Après dix-huit ans d’assemblage, je pensais retrouver du travail sans difficulté. Prodex, c’est quand même pas n’importe quoi, ça dit quelque chose à tout le monde. Enfin surtout aux vieux restés fidèles à la marque depuis les années soixante parce que c’était made in France et que les appareils avaient la réputation de jamais tomber en panne, un peu comme les appareils allemands qui avaient la réputation d’être solides à l’époque. Aujourd’hui, les jeunes s’en foutent que ce soit made in France. Made in Hongrie aussi, ils s’en foutent. Ce qu’ils veulent, c’est des appareils avec des couleurs flashy et des formes tarabiscotées, c’est ça qu’ils veulent. Et que ce soit solide, ils ne voient pas non plus l’intérêt. C’est juste que ça fait vieux, l’argument de la solidité, quand on est jeune.
Cathy. — La solidité aussi, tu m’as déjà raconté.
Christine. — C’est bon pour les vieux d’avoir un appareil qui dure longtemps. Une Prodex. Une vieille Prodex qu’on branche et qui démarre au quart de tour. Dis donc, maman, tu l’as depuis combien de temps, ta cocotte ? Tu voudrais pas qu’on t’en achète une nouvelle pour ton anniversaire ? Pour tes 60 ans, tu voudrais pas d’une cocotte neuve ? Laisse, ma fille, j’en ai pas besoin d’une nouvelle, celle-là durera encore assez longtemps et tu sais pourquoi ? C’est une Prodex !
Cathy. — Voilà !
Christine. — Ça, c’est le côté renfermé des vieux que les jeunes supportent pas. Ils préfèrent acheter des appareils tous les deux ans pourvu qu’ils soient de couleur flashy, et comme ça coûte moins cher vu que c’est de moins bonne qualité tout le monde est content, surtout les Chinois puisque c’est leur marque de fabrique, les appareils de mauvaise qualité à des prix défiant toute concurrence. Mais maintenant que l’assemblage va se passer en Hongrie, ce sera sans doute moins cher et ils vont peut-être en profiter pour revoir la gamme des couleurs et des formes aussi, par la même occasion.
Cathy. — Tu voudrais pas changer de disque ?

Rémy De Vos

Working

Je reste sur place, sur une surface d’un mètre, un mètre cinquante toute la nuit. Le seul moment où on s’arrête, c’est quand la chaîne s’arrête. On fait à peu près trente-deux opérations par pièce, par voiture, quoi. Quarante-huit pièces à l’heure, huit heures par jour. Trente-deux fois quarante-huit fois huit. Calculez. C’est le nombre de fois que je pousse le bouton. Le bruit, c’est terrible. Si vous ouvrez la bouche vous risquez de prendre plein d’étincelles dedans. (Il montre ses bras.) Ça, c’est une brûlure, tout ça, c’est des brûlures. On peut pas lutter avec le bruit. Vous gueulez et en même temps vous poussez pour amener le poste de soudure à l’endroit qu’il faut.
Les types sont pas sociables, renfermés. C’est trop dur. On s’occupe de soi. On rêve, on pense à des choses qu’on a fait. Je reviens tout le temps à quand j’étais gosse et puis ce qu’on faisait, les frangins et moi. Les choses qu’on aime, c’est à ça qu’on revient toujours.
Des tas de fois, j’ai bossé depuis le moment que je commençais jusqu’à la pause, sans me rendre compte que je bossais. Quand vous rêvez, vous diminuez les risques d’accrochage avec le contremaître ou avec le voisin.
Ça s’arrête pas. Ça continue toujours et toujours et toujours. Je parie qu’il y a des hommes qui ont passé leur vie ici et qui ont jamais vu le bout de la chaîne. Et ils le verront jamais — il y en a pas. C’est comme un serpent. Rien que le corps, pas de queue. Ça peut vous faire des trucs... (Il rit.)
C’est tellement monotone que si on pensait vraiment au boulot, à la répétition, on deviendrait dingue, tout doucement. Si vous pensez à vos problèmes, ils s’accumulent et vous pourriez sauter à la gorge du type qui est à côté de vous. Chaque fois que le contremaître passe, vous auriez quelque chose à dire. Vous tapez sur n’importe quoi, ce que vous avez sous la main. Comme ça, vous vous occupez de vous, rien que de vous tout seul, vous évitez les ennuis.

Phil Stallings, soudeur à l’arc, décrit le travail à la chaîne chez Ford Chicago au début des années 1970

Sunday, June 24, 2012

Les erreurs les plus fréquentes chez les écrivains

Erreur sur le genre du texte : ce qui se veut un roman se transforme en témoignage, en cours d’histoire, en règlement de comptes ou en manifeste idéologique.

Erreur sur le narrateur
: mauvais choix de narrateur (ce n’est pas la bonne personne qui raconte l’histoire) ou bien l’auteur se met à parler à la place de son narrateur (un peu comme si on voyait le réalisateur entrer dans le champ de la caméra).

Pauvreté des personnages
: personnages vides, sans consistance.

Coquetteries de forme : problème typique du débutant. Pour ne pas faire comme tout le monde, les choix de style ou de structure sont dictés par des raisons extérieures au récit (pour faire joli, original, etc.).

Laure Pécher, agent littéraire et formatrice en ateliers d’écriture

Friday, June 22, 2012

Time is money

L’analogie du temps avec l’argent est par contre fondamentale pour analyser “notre temps”, et ce que peut impliquer la grande coupure significative entre temps de travail et temps libre, coupure décisive, puisque c’est sur elle que se fondent les options fondamentales de la société de consommation. Time is money : cette devise inscrite en lettres de feu sur les machines à écrire Remington l’est aussi au fronton des usines, dans le temps asservi de la quotidienneté, dans la notion de plus en plus importante de “budget-temps”. Elle régit même — et c’est ce qui nous intéresse ici — le loisir et le temps libre. C’est encore elle qui définit le temps vide et qui s’inscrit au cadran solaire des plages sur le fronton des clubs de vacances. Le temps est une denrée rare, précieuse, soumise aux lois de la valeur d’échange. Ceci est clair pour le temps de travail, puisqu’il est vendu et acheté. Mais de plus le temps libre lui-même doit être, pour être “consommé”, directement ou indirectement acheté. Norman Mailer analyse le calcul de production opéré sur le jus d’orange, livré congelé ou liquide (en carton). Ce dernier coûte plus cher parce qu’on inclut dans le prix les deux minutes gagnées sur la préparation du produit congelé : son propre temps libre est ainsi vendu au consommateur. Et c’est logique, puisque le temps “libre” est en fait du temps “gagné”, du capital rentabilisable, de la force productive virtuelle, qu’il faut donc racheter pour en disposer.

Jean Baudrillard, La Société de consommation

Sunday, June 10, 2012

Choix dans le regard

William Klein, dans sa série de documentaires intitulée Contacts (réalisés pour le centre national de la photographie), demande à différents photographes d’expliquer leurs choix par rapport à une série de photos sur planche-contact, il pointe à juste titre l’importance de cette histoire-là, de cette genèse-là. La photo, comme l’image vidéo, est le fruit du rapport d’un individu avec une situation et de son choix, choix dans le regard, comme ensuite choix de présentation dans les circuits de diffusion. Rien n’est moins “naturel” et normal : que ce soit l’insistance sur l’à-côté de l’action, le détail, la micro-photo, ou le grand angle, la macro-photo, la conjonction chaotique, boulimique, d’éléments sans rapport et pourtant raccordés, que ce soit la diffusion sans apprêt d’un polaroïd ou la retouche, le redécoupage, l’imbrication savante avec un titre.

Laurent Gervereau, Rapporter le réel, Éthique esthétique politique, 1997

Friday, April 27, 2012

L’image de l’écrivain génial

Un roman, une nouvelle, un poème, ne sont jamais un premier jet. La volonté du mot juste, la recherche du rythme parfait, de la sonorité exacte, de la cohérence d’un personnage, d’une scène, provoquent des ajouts, des variations, des suppressions, des retours. La recherche dans ses souvenirs, dans ses connaissances, dans ses références, dans son imaginaire, dans les livres, dans les dictionnaires (synonymes, définitions, rimes, analogies, symboles…), l’idée qui surgit quand on ne l’attend pas et qu’il faut noter, tout cela fait partie du travail d’écriture. La cohérence dans un roman ne peut se faire qu’au prix d’un travail scrupuleux d’écriture, de relectures, de ré-écritures.
L’image de l’écrivain génial, flamboyant, qui écrit tout en une seule fois, reste une fantaisie romantique. Claude Simon avait coutume de dire que s’il ne se mettait pas à sa table de travail, rien ne se faisait ; en ce sens l’inspiration pour lui n’existe pas. L’écriture, loin d’être un acte inspiré, chaotique, une passion dévorante, est un véritable travail, une construction réfléchie mûrement qui ne laisse rien au hasard.

— Wikipedia “Ecriture”

Saturday, January 21, 2012

L’expression « (formellement) libre »

La clé de la théorie wébérienne du capitalisme est donnée dans cette parenthèse : « (formellement) libre ». L’idée de fond de L’Éthique protestante - qui justifie le choix d’écarter le modèle du pur capitalisme de spéculateurs comme forme moderne du capitalisme - est que la grande invention du capitalisme « rationalisé » est d’avoir transféré, ou de tendre à transférer la contrainte d’exploitation au niveau du travailleur lui-même, jusqu’à ce qu’il devienne le premier promoteur de sa propre productivité. Au capitalisme « irrationnel », celui de la rapine guerrière ou de l’exploitation extensive d’une main-d’œuvre d’esclaves, s’oppose, à terme, la « rationalité » d’un capitalisme « (formellement) pacifique », fondé, lui, sur l’apparente liberté du salarié qui ne travaille pas sous la trique mais « de son plein gré ». L’expression « (formellement) libre » doit être prise au pied de la lettre : elle signifie que le capitalisme rationnel promeut un type de travail qui est exercé dans des conditions juridiquement libres. La seule contrainte et la seule violence désormais admises sont la contrainte et la violence économiques. Le travail libre est d’abord, comme Weber l’explique dans Histoire économique, celui de « personnes qui sont non seulement dans la position juridique mais encore dans la nécessité économique de vendre librement leur force de travail sur le marché ». La spécificité du capitalisme moderne ne réside pas dans cet exercice d’une contrainte économique, dont il n’a pas le monopole, mais dans le fait que cette violence économique est intériorisée et tend à faire de chaque individu son propre patron, quelle que soit par ailleurs la taille de la structure dans laquelle il engage sa force de travail.

Isabelle Kalinowski, Le capitalisme & son « éthique » : une lecture de Max Weber