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Saturday, January 21, 2017

In girum imus nocte et consumimur igni

Au réalisme et aux accomplissements de ce fameux système, on peut déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu'il a formés. En effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner sur des mensonges. Ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter.

Comme le mode de production les a durement traités ! De progrès en promotions, ils ont perdu le peu qu'ils avaient, et gagné ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent les misères et les humiliations de tous les systèmes d'exploitation du passé ; ils n'en ignorent que la révolte. Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu'ils sont parqués en masse, et à l'étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d'une alimentation polluée et sans goût ; mal soignés dans leurs maladies toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés ; entretenus dans l'analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maîtres. Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles.

Ils meurent par séries sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d'un décor dont ils essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions d'existence entraînent leur dégénérescence physique, intellectuelle, mentale. On leur parle toujours comme à des enfants obéissants, à qui il suffit de dire : "il faut", et ils veulent bien le croire. Mais surtout on les traite comme des enfants stupides, devant qui bafouillent et délirent des dizaines de spécialisations paternalistes, improvisées de la veille, leur faisant admettre n'importe quoi en le leur disant n'importe comment ; et aussi bien le contraire le lendemain.

Séparés entre eux par la perte générale de tout langage adéquat aux faits, perte qui leur interdit le moindre dialogue ; séparés par leur incessante concurrence, toujours pressée par le fouet, dans la consommation ostentatoire du néant, et donc séparés par l'envie la moins fondée et la moins capable de trouver quelque satisfaction, ils sont même séparés de leurs propres enfants, naguère encore la seule propriété de ceux qui n'ont rien. On leur enlève, en bas âge, le contrôle de ces enfants, déjà leurs rivaux, qui n'écoutent plus du tout les opinions informes de leurs parents, et sourient de leur échec flagrant ; méprisent non sans raison leur origine, et se sentent bien davantage les fils du spectacle régnant que de ceux de ses domestiques qui les ont par hasard engendrés : ils se rêvent les métis de ces nègres-là. Derrière la façade du ravissement simulé, dans ces couples comme entre eux et leur progéniture, on n'échange que des regards de haine.

Cependant, ces travailleurs privilégiés de la société marchande accomplie ne ressemblent pas aux esclaves en ce sens qu'ils doivent pourvoir eux-mêmes à leur entretien. Leur statut peut être plutôt comparé au servage, parce qu'ils sont exclusivement attachés à une entreprise et à sa bonne marche, quoique sans réciprocité en leur faveur ; et surtout parce qu'ils sont étroitement astreints à résider dans un espace unique : le même circuit des domiciles, bureaux, autoroutes, vacances et aéroports toujours identiques. Mais ils ressemblent aussi aux prolétaires modernes par l'insécurité de leurs ressources, qui est en contradiction avec la routine programmée de leurs dépenses ; et par le fait qu'il leur faut se louer sur un marché libre sans rien posséder de leurs instruments de travail : par le fait qu'ils ont besoin d'argent. Il leur faut acheter des marchandises, et l'on fait en sorte qu'ils ne puissent garder de contact avec rien qui ne soit une marchandise.

Mais où pourtant leur condition économique s'apparente plus précisément au système particulier du "péonage", c'est en ceci que, cet argent autour duquel tourne toute leur activité, on ne leur en laisse même plus le maniement momentané. Ils ne peuvent évidemment que le dépenser, le recevant en trop petite quantité pour l'accumuler. Mais ils se voient en fin de compte obligés de consommer à crédit ; et l'on retient sur leur salaire le crédit qui leur est consenti, dont ils auront à se libérer en travaillant encore. Comme toute l'organisation de la distribution des biens est liée à celles de la production et de l'État, on rogne sans gêne sur toutes leurs rations, de nourriture comme d'espace, en quantité et en qualité. Quoique restant formellement des travailleurs et des consommateurs libres, ils ne peuvent s'adresser ailleurs, car c'est partout que l'on se moque d'eux.

Je ne tomberai pas dans l'erreur simplificatrice d'identifier entièrement la condition de ces salariés du premier rang à des formes antérieures d'oppression socio-économique. Tout d'abord, parce que, si l'on met de côté leur surplus de fausse conscience et leur participation double ou triple à l'achat des pacotilles désolantes qui recouvrent la presque totalité du marché, on voit bien qu'ils ne font que partager la triste vie de la grande masse des salariés d'aujourd'hui : c'est d'ailleurs dans l'intention naïve de faire perdre de vue cette enrageante trivialité, que beaucoup assurent qu'ils se sentent gênés de vivre parmi les délices, alors que le dénuement accable des peuples lointains. Une autre raison de ne pas les confondre avec les malheureux du passé, c'est que leur statut spécifique comporte en lui-même des traits indiscutablement modernes.

Pour la première fois dans l'histoire, voilà des agents économiques hautement spécialisés qui, en dehors de leur travail, doivent tout faire eux-mêmes : ils conduisent eux-mêmes leurs voitures et commencent à pomper eux-mêmes leur essence, ils font eux-mêmes leurs achats ou ce qu'ils appellent de la cuisine, ils se servent eux-mêmes dans les supermarchés comme dans ce qui a remplacé les wagons-restaurants. Sans doute leur qualification très indirectement productive a-t-elle été vite acquise, mais ensuite, quand ils ont fourni leur quotient horaire de ce travail spécialisé, il leur faut faire de leurs mains tout le reste. Notre époque n'en est pas encore venue à dépasser la famille, l'argent, la division du travail ; et pourtant on peut dire que pour ceux-là déjà la réalité effective s'en est presque entièrement dissoute, dans la simple dépossession. Ceux qui n'avaient jamais eu de proie, l'ont lâchée pour l'ombre.

Le caractère illusoire des richesses que prétend distribuer la société actuelle, s'il n'avait pas été reconnu entre toutes les autres matières, serait suffisamment démontré par cette seule observation que c'est la première fois qu'un système de tyrannie entretient aussi mal ses familiers, ses experts, ses bouffons. Serviteurs surmenés du vide, le vide les gratifie en monnaie à son effigie. Autrement dit, c'est la première fois que des pauvres croient faire partie d'une élite économique, malgré l'évidence contraire. Non seulement ils travaillent, ces malheureux spectateurs, mais personne ne travaille pour eux, et moins que personne les gens qu'ils payent : car leurs fournisseurs mêmes se considèrent plutôt comme leurs contremaîtres, jugeant s'ils sont venus assez vaillamment au ramassage des ersatz qu'ils ont le devoir d'acheter. Rien ne saurait cacher l'usure véloce qui est intégrée dès la source, non seulement pour chaque objet matériel, mais jusque sur le plan juridique, dans leurs rares propriétés. De même qu'ils n'ont pas reçu d'héritages, ils n'en laisseront pas.

Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, 1977

Friday, July 11, 2014

Le grand refus

Pour les Grecs, le mot « liberté », eleutheria, avait désigné le résultat des guerres contre les Perses : ne pas être mis en servitude par les Orientaux. Du point de vue de Beckett, tous nos prochains sont des Perses — mais il rejette l'illusion que l'on puisse se libérer de leur despotisme, aussi souhaitable que ce fût. De la même manière que chez Schopenhauer le sujet reste enchaîné à un banc de rameur dans la galère de la volonté et n'a qu'en de très rares moments une vague idée de ce que signifierait s'en détacher, le héros de la liberté, chez Beckett, retiré en pure perte dans sa chambre, discerne l'incontournable vérité qu'il est, malgré tout, condamné à coexister avec d'autres. Et pourtant, de son point de vue, il demeure entre les hommes une différence élémentaire : tandis que la plupart sont prêts à se précipiter pleinement dans une vie inhumaine comme s'il n'y en avait pas d'autre, l'issue dans le grand refus reste ouverte à un très petit nombre — un refus qui nie plus que la seule société telle qu'elle est. Ce petit nombre passe sa vie à frotter ses chaînes les unes contre les autres. Dans le cliquetis que cela produit, il entendent le son de la liberté impossible. Ce bruit inutile sera leur vie. Ce qui montre comment Beckett se prononce en faveur de Schopenhauer en tant qu'alternative européenne au bouddhisme.

Peter Sloterdijk, Cahiers 110/111 in Les lignes et les jours.

Friday, December 6, 2013

Jeanne est devenue un obstacle

27 mars 1852

Chère mère,

Jeanne est devenue un obstacle non seulement à mon bonheur, ceci serait peu de chose ; moi aussi je sais sacrifier mes plaisirs, et je l’ai prouvé ; mais encore au perfectionnement de mon esprit. Les neuf mois qui viennent de s’écouler sont une expérience décisive. Jamais les grands devoirs que j’ai à accomplir, paiement de mes dettes, la conquête de mes titres de fortune, l’acquisition de la liberté, le soulagement aux douleurs que je t’ai causées, ne se pourront accomplir dans de pareilles conditions. Jadis elle avait quelques qualités, mais elle les a perdues, et moi j’ai gagné en clairvoyance. VIVRE AVEC UN ÊTRE qui ne vous sait aucun gré de vos efforts, qui les contrarie par une maladresse ou une méchanceté permanente, qui ne vous considère que comme son domestique et sa propriété, avec qui il est impossible d’échanger une parole politique ou littéraire, une créature qui ne veut rien apprendre, quoique vous lui ayez proposé de lui donner vous-même des leçons, une créature qui ne m’admire pas, et qui ne s’intéresse même pas à mes études, qui jetterait mes manuscrits au feu si cela lui rapportait plus d’argent que de les laisser publier, qui renvoie mon chat qui était ma seule distraction au logis, et qui introduit des chiens, parce que la VUE des chiens me fait mal, qui ne sait pas, ou qui ne veut pas comprendre qu’être très avare, pendant un UN mois seulement, me permettrait, grâce à ce repos momentané, de finir un gros livre, enfin est-ce possible ? Est-ce possible ? J’ai des larmes de honte et de rage dans les yeux en t’écrivant ceci ; en vérité je suis enchanté qu’il n’y ait aucune arme chez moi ; je pense au cas où je lui [ai] ouvert la tête avec une console. Voilà ce que j’ai trouvé là où il y a dix mois encore je croyais trouver soulagement et repos.

Charles Baudelaire
, Correspondance

Tuesday, November 13, 2012

Shucking and jiving

Shuck and jive se réfère à l'origine à des paroles et des actions trompeuses que les Africains-Américains utilisaient pour duper les Américains européens racistes ayant du pouvoir, à la fois pendant l'esclavage et après cette période. L'expression était couramment utilisée dans les années 1920, mais pourrait remonter à une époque plus lointaine. Shucking and jiving était une tactique de survie et de résistance. Un esclave, par exemple, pouvait dire avec enthousiasme : “bien sûr, Maître”, sans avoir réellement l’intention d'obéir. Ou bien un Africain-Américain pouvait faire semblant de travailler dur sur une tâche qu'on lui avait assignée, mais travaillait en réalité uniquement lorsqu'il était observé. Ces deux situations sont des cas de shucking and jiving.