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Friday, December 6, 2013

Jeanne est devenue un obstacle

27 mars 1852

Chère mère,

Jeanne est devenue un obstacle non seulement à mon bonheur, ceci serait peu de chose ; moi aussi je sais sacrifier mes plaisirs, et je l’ai prouvé ; mais encore au perfectionnement de mon esprit. Les neuf mois qui viennent de s’écouler sont une expérience décisive. Jamais les grands devoirs que j’ai à accomplir, paiement de mes dettes, la conquête de mes titres de fortune, l’acquisition de la liberté, le soulagement aux douleurs que je t’ai causées, ne se pourront accomplir dans de pareilles conditions. Jadis elle avait quelques qualités, mais elle les a perdues, et moi j’ai gagné en clairvoyance. VIVRE AVEC UN ÊTRE qui ne vous sait aucun gré de vos efforts, qui les contrarie par une maladresse ou une méchanceté permanente, qui ne vous considère que comme son domestique et sa propriété, avec qui il est impossible d’échanger une parole politique ou littéraire, une créature qui ne veut rien apprendre, quoique vous lui ayez proposé de lui donner vous-même des leçons, une créature qui ne m’admire pas, et qui ne s’intéresse même pas à mes études, qui jetterait mes manuscrits au feu si cela lui rapportait plus d’argent que de les laisser publier, qui renvoie mon chat qui était ma seule distraction au logis, et qui introduit des chiens, parce que la VUE des chiens me fait mal, qui ne sait pas, ou qui ne veut pas comprendre qu’être très avare, pendant un UN mois seulement, me permettrait, grâce à ce repos momentané, de finir un gros livre, enfin est-ce possible ? Est-ce possible ? J’ai des larmes de honte et de rage dans les yeux en t’écrivant ceci ; en vérité je suis enchanté qu’il n’y ait aucune arme chez moi ; je pense au cas où je lui [ai] ouvert la tête avec une console. Voilà ce que j’ai trouvé là où il y a dix mois encore je croyais trouver soulagement et repos.

Charles Baudelaire
, Correspondance

Tuesday, June 25, 2013

Être au bout du rouleau

ROULEAU - Être au bout du rouleau, de son rouleau. Le "rouleau", anciennement le "rollet", c'est le volume (volumen) au sens antique, enroulé et non feuilleté comme le livre moderne. Une croyance universellement répandue veut que les destins réservés à chacun soient inscrits à l'avance sur un rouleau. Les musulmans disent d'un événement imprévu et désastreux : "C'était écrit." "Être au bout de son rouleau", c'est parvenir au moment où, toutes les chances de réussite ayant été épuisées, il ne reste plus à attendre que l'impuissance et l'échec. Dans un sens moins fataliste, c'est avoir épuisé tous ses arguments, toutes ses ressources, et se retrouver désarmé.

Marc Fumaroli, Le livre des métaphores

Sunday, September 23, 2012

L’eutrapélie

L’eutrapélie est un mot que j’ai été cherché à dessein dans le grec d’Aristote et le latin scolastique de Thomas d'Aquin, et qui a remporté un certain succès de surprise chez mes lecteurs. Ce mot savant désigne en fait une disposition d’humeur heureuse, bienveillante, souriante qui répand dans la conversation et les relations sociales la détente, la gaîté, l’esprit de jeu et de joie. L’entrée de cette notion hellénique dans le vocabulaire de la théologie morale chrétienne au XIIIe siècle a coïncidé avec l’apparition du sourire sur les traits des Vierges à l’enfant ou des Christs de la sculpture gothique. La joie contagieuse commence à devenir une vertu, et la tristesse cesse d’être tenue pour l’attitude convenable au chrétien. L’humanisme de la Renaissance, qui réhabilite l’otium, laïcisera cet esprit de joie. Tout un aspect des arts de la Renaissance se propose de favoriser cette bonne humeur, fille de l’équilibre intérieur, et mère du bonheur social. On a l’impression d’être revenu au Haut Moyen-âge lorsque l’on parcourt les installations sanglantes ou les conceptualisations sordides qui s’étalent dans les Foires dites d’Art contemporain. La joie et le sourire sont bannis de ces sabbats sinistres et prétentieux. Ils vous sont rendus lorsque vous parcourez les salles bien disposées et bien éclairées d’un musée où voisinent Titien et Véronèse, Boucher et Watteau, Corot et Matisse.

Marc Fumaroli

Friday, September 14, 2012

Le récit à l’ère des réseaux

La finalité anthropologique du récit serait de « donner une épaisseur signifiante au passage du temps » dans une sphère culturelle d’expérience de la signification. Mais qu’en est-il du récit, de ses fonctions anthropologiques et littéraires avec l’entrée dans l’ère des réseaux ? [...] L’usage généralisé des nouveaux moyens de communication (ou médiums) que sont les réseaux télévisuels et de l’internet entraîne en effet de profonds changements culturels. Alors que le cinéma tend à faire usage des mêmes moyens narratifs que ceux de la création littéraire, les réseaux télévisuels et internet généralisent l’usage de la forme narrative, par exemple dans le reportage télévisé, dans le storytelling managérial générateur de récit d’entreprise, mais également dans les jeux vidéo. Les nouveaux contenus (ou médias), intimement liés à une logique marchande, engendrent, selon Jean-François Lyotard, une « détemporalisation » et une délocalisation » de l’information qui tendent à couper les liens ethnoculturels permettant jusqu’alors aux peuples de solliciter leur mémoire afin d’organiser l’espace et le temps. L’interactivité permet au récepteur de participer à la création en intervenant, dans une certaine limite, sur les contenus. La relation classique entre créateur individuel et récepteur passif s’en voit ainsi modifiée.

Françoise Dufour, Sylvie André, Le récit. Perspectives anthropologique et littéraire

Friday, August 24, 2012

Des cartes postales illustrées

Dans les années 1900, envoyer et collectionner des cartes postales illustrées était une manie courante et souvent mortellement ennuyeuse à laquelle s’adonnaient des milliers de foyers bourgeois. Pourtant, la pléthore de cartes imprimées à cette époque forme de nos jours un solide point d’ancrage à partir duquel retracer les souvenirs les plus charmants et, parfois, les plus épouvantables jamais transmis d’une génération à l’autre. À leur apogée, la pureté de ces modestes vieilles cartes américaines resplendit des couleurs les plus vives en 1948. Car aujourd’hui les cartes connaissent un déclin esthétique dont elles ne se relèveront probablement jamais. Quintessence de l’inutile, la plupart des cartes récentes servent généralement de faire-valoir criard rapportant que telle et telle personne a visité tel et tel endroit et pour une raison quelconque y a passé un bon moment. Fini l’attachement à la vraie rue, à l’architecture de tous les jours ou à la présence humaine. À l’aube de ce siècle, la photographie en couleurs en était évidemment à ses balbutiements.

Walker Evans

Sunday, June 24, 2012

Au Japon, on ne parle pas de soi

Au Japon, on ne parle pas de soi. Les deux mots clés structurant le rapport aux autres sont « Gambarimasu » (頑張る, persévérer, faire de son mieux) et « Gaman » (我慢, endurer, faire bonne figure). Le social inhibe l’intime dans le langage. Alors on y est seul. Le japonais, c’est l’expérience de la solitude, du silence : le Japonais est silentiaire.

La parole à l’état de foudre

La presse est un élément jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans le monde ; c’est la parole à l’état de foudre ; c’est l’électricité sociale. Pouvez-vous faire qu’elle n’existe pas ? Plus vous prétendrez la comprimer, plus l’explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit qu’elle s’affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit que vous assimiliez graduellement vos mœurs et vos lois aux principes qui régiront désormais l’humanité.

François-René de Chateaubriand
, Mémoires d'outre-tombe

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L’instruction élémentaire des masses donne des consommateurs sans bornes à la parole imprimée, les chemins de fer lui ouvrent des routes, la vapeur lui prête des ailes, le télégraphe visuel lui donne des signes ; enfin l’invention récente du télégraphe électrique lui communique l’instantanéité de la foudre. Plus réellement que dans le vers célèbre de Franklin : Eripuit cœlo fulmen ! dans quelques années, un mot prononcé et reproduit sur un point quelconque du globe pourra illuminer ou foudroyer l’univers.

Alphonse de Lamartine
, Gutenberg, 1853

Friday, June 22, 2012

La publicité

La publicité constitue la dernière en date de ces tentatives. Bien qu’elle vise à susciter, à provoquer, à être le désir, ses méthodes sont au fond assez proches de celles qui caractérisaient l’ancienne morale. Elle met en effet en place un Surmoi terrifiant et dur, beaucoup plus impitoyable qu’aucun impératif ayant jamais existé, qui se colle à la peau de l’individu et lui répète sans cesse : “Tu dois désirer. Tu dois être désirable. Tu dois participer à la compétition, à la lutte, à la vie du monde. Si tu t’arrêtes, tu n’existes plus. Si tu restes en arrière, tu es mort.” Niant toute notion d’éternité, se définissant elle-même comme processus de renouvellement permanent, la publicité vise à vaporiser le sujet pour le transformer en fantôme obéissant du devenir. Et cette participation épidermique, superficielle à la vie du monde est supposée prendre la place du désir d’être. La publicité échoue, les dépressions se multiplient, le désarroi s’accentue ; la publicité continue cependant à bâtir les infrastructures de réception de ces messages. Elle continue à perfectionner des moyens de déplacement pour des êtres qui n’ont nulle part où aller, parce qu’ils ne sont nulle part chez eux ; à développer des moyens de communication pour des êtres qui n’ont plus rien à dire ; à faciliter les possibilités d’interaction entre des êtres qui n’ont plus envie d’entrer en relation avec quiconque.

Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires

Monday, April 2, 2012

Contraint de s'exprimer

Le narcissisme est une notion à prendre avec des pincettes. Il ne renvoie pas dans l'époque contemporaine à une cause intérieure, psychologique, mais plutôt extérieure, liée aux conditions sociales actuelles. Faute de structure familiale solide, notamment, nous donnons actuellement peu d'outils aux jeunes pour devenir des individus. Ils sont sommés de passer toujours plus vite à l'âge adulte, sans l'assurance ni l'estime de soi qui accompagnent cette transition. Le narcissisme qui s'exprime sur Internet reflète plutôt le côté non réalisé d'un individu en quête de lui-même. Celui-ci est pourtant contraint de s'exprimer, de se rendre visible, de dire beaucoup sur sa propre personne, sans quoi il sera mis à l'écart.

Olivier Voirol, chercheur au Laboratoire de sociologie de l'Université de Lausanne

Friday, December 9, 2011

L’homme sera noyé dans l’information

Il n’y aura plus que ça, la demande sera telle que… il n’y aura plus que des réponses, tous les textes seront des réponses en somme. Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans l’information, dans une information constante. Sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. C’est pas loin du cauchemar. Il n’y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision, on aura des postes partout, dans la cuisine, dans les water closets, dans les bureaux, dans les rues… Où sera-t-on ? Tandis qu’on regarde la télévision où est-on ? On n’est pas seul. On ne voyagera plus, ce ne sera plus la peine de voyager. Quand on peut faire le tour du Monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire ? Dans le voyage il y a le temps du voyage. C’est pas voir vite, c’est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage ; ça ne sera plus possible. Tout sera bouché. Tout sera investi.
Il restera la mer quand même. Les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça. Un homme un jour il lira. Tout recommencera. On repassera par la gratuité. C’est à dire que les réponses à ce moment-là, elles seront moins écoutées. Ça commencera comme ça, par une indiscipline, un risque pris par l’homme envers lui-même. Un jour il sera seul de nouveau avec son malheur, et son bonheur, mais qui lui viendront de lui-même.

Marguerite Duras, questionnée sur l'an 2000, en 1985

Saturday, November 12, 2011

Thursday, August 4, 2011

L’origine de bien des mots est arabe

L’une des missions de l’Académie française, c’est bien entendu le dictionnaire, le travail sur chacun des termes de la langue française afin d’en proposer les définitions les plus justes, mais également d’en définir l’étymologie et les évolutions. Des réunions régulières se tiennent tous les jeudis, consacrées à ce travail. À ce propos, ma connaissance de la langue arabe sera un atout certain. L’origine de bien des mots est arabe, et cet apport mérite d’être mieux connu. Il y a certes les mots qui proviennent de l’arabe et que tout le monde connaît tels que chimie, alezan ou alcool. Mais il y en a une multitude d’autres tels que matelas (matrah), matraque (matraq), sorbet (charbat) ou amiral (amir el-bahr). J’ai envie de faire un long travail là-dessus dont l’importance n’est pas seulement linguistique. Mettre en avant ces liens entre langues va au-delà de l’aspect linguistique et délivre un message d’une autre portée.

Amin Maalouf

Saturday, July 9, 2011

Les affaires journalistiques

J'ai suivi quelques cours d'écriture à Columbia pendant mon temps libre, j'ai énormément appris sur la manière dont se mènent les affaires journalistiques, jusqu'à éprouver désormais un saint mépris pour le métier. Je pense pour ma part qu'il est fort dommage qu'un secteur potentiellement aussi dynamique soit entre les mains de nazes, de vauriens et de pisse-copies frappés de myopies et d'apathie, bouffis de satisfaction, généralement confits dans un marais de médiocrité stagnante. Si c'est ce à quoi vous essayez d'échapper avec le Sun, alors il me semble que j'aimerais travailler pour vous.

Hunter Stockton Thompson, lettre adressée à Jack Scott, le rédacteur en chef du "Vancouver Sun", le 1er octobre 1958

Wednesday, June 29, 2011

Le personnage-écran

Le personnage-écran : une forme extrême de la subjectivité numérique

La liberté de projection subjective, ouvre, pour Jean-François Marcotte (2003) la possibilité d’un "simulacre de soi", à l’image de la figure du golem dont la création se passe de corps physique et de reproduction charnelle. Le terme même d’avatar, emprunte à cette puissance projetée de la personne, puisqu’il désigne à l’origine l’incarnation du dieu Vishnu parmi les hommes. L’internaute peut en effet prendre le contrôle d’une image dépendant, dans le cadre des relations et des communautés réelles, des autres, des statuts, des rôles… et inventer un personnage qui lui sert de masque.
Bien que caractéristique dans son ampleur virtuelle, cette opération emprunte aux relations dans le monde réel. Le masque ou la façade (de pseudonyme et d’avatar entre autres) est une extension supplémentaire, dans l’espace virtuel, des jeux de masques et de façades des interactions ordinaires. Serge Tisseron (2009) banalise même l’usage de l’avatar : "[…] Nous vivons dans une culture où l’apparence n’est plus censée refléter l’identité, mais simplement une facette de cette identité. De la même façon, dans un monde virtuel, l'avatar choisi ne nous ressemble pas forcément fondamentalement, mais il constitue une facette de nous-mêmes qu’il nous plaît de donner à un moment précis. Les mondes virtuels n’ont pas créé cette tendance, ils l’ont banalisée en en faisant un mode généralisé de rencontre avec l’autre. C’est un bal masqué permanent, on y rencontre des marins, des sorcières, des fées. N’oublions pas que les fêtes masquées étaient très importantes dans les sociétés traditionnelles. Cela permettait de faire de nouvelles rencontres imprévues. Les mondes virtuels renouent en quelque sorte avec la tradition du carnaval, en s’autorisant à dire des choses que l’on ne s’autorise pas habituellement, parce qu’on est masqué."
Avec la création de ce personnage-écran (golem et avatar), peut-être de carnaval, mais dont le masque est pris pour le "vrai visage virtuel", s’ouvre la possibilité d’un discours que l’on a qualifié d’intime, de "plus vrai" sensé être dégagé de tous les travestissements sociaux.

François Perea, L’identité numérique : de la cité À l’écran. Quelques aspects de la représentation de soi dans l’espace numérique